Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – #1

Une intrigue de Jean-Yves Ruaux, menée avec le concours des participants à l’atelier d’écriture de la bibliothèque qui l’ont dialoguée, dramatisée, costumée, interprétée et mise en scène, à la Bibliothèque municipale de Dinan lors de la Nuit de la Lecture du 18 janvier 2020. (Patricia Barthélémy, Natacha Besrets, Michèle Bodénès, Valérie Boulanger, Bénédicte Caquelard, Arnaud Chemin, Alyce David, Bénédicte Desanlis, Nathalie Odot, Alexia Philippe, Geneviève Pignon, Valérie Pivetta, Manon Riquier, Soazic Rollando, Thomas Schmutz, Marie Segard).

Crime de saison aux Combournaises

Un crime dans la famille, une veille de Noël, c’est l’assurance d’éviter les petites disputes autour de la dinde trop cuite ou les banalités de la conversation sur l’année qui a passé si vite, sur les saisons qui ne sont plus des saisons, vu qu’à Dinan, comme sur la côte, on n’a plus d’hivers !

Jalousies et rancœurs

Et c’est mieux encore, l’après-midi du 24 décembre dans le salon d’une maison bourgeoise. Une belle villa, là-haut vers les Combournaises, pas très loin de la Porte Saint-Malo, mais, snob, avec de grands arbres, de hautes fenêtres à petits carreaux, des toitures tarabiscotées, de beaux rideaux hypocrites pour camoufler l’ennui qui suinte quand personne n’est là et, encore plus, un 24 décembre quand toute la famille se réunit autour d’Anne-Marie, la matriarche. Car c’est le moment des préparatifs qui embêtent un peu tout le monde, un truc obligé. Noël qui ramène la descendance au bercail avec un an de plus et de nouvelles aigreurs

Dans le grand salon qui ouvre au loin sur les prés, la Rance, le viaduc qui n’arrête pas de traverser la vallée, on s’agite pour accrocher les fanfreluches dorées, aux lustres, placer les personnages dans la crèche. Tous sauf le Petit Jésus car il n’arrivera qu’à minuit. Ce qui changera toute l’atmosphère de la crèche.

Félix Benoist (1818-1896), Vue de Dinan depuis Les Combournaises, dessin au crayon avec rehauts à la craie blanche, vers 1865 (Coll. Bibliothèque municipale de Dinan, avec le soutien du FRAB-DRAC Bretagne).

C’est un peu comme dans la maison. Il est 15 heures et à minuit, c’est plus du tout le même topo ! Entre les deux, les arrivées s’échelonnent. Ni bœuf, ni âne, ni fourrage, mais des cadeaux, des gros jésus de Lyon pour fêter le Petit, des gentillesses, des jalousies et des rancœurs aussi. A l’heure de l’apéro, l’alcool les aidera à s’exprimer, malgré les langues pâteuses qui, en fin de soirée, patinent parfois, fourchent et déraillent. Mais pas encore à 15 heures.

Du temps… à tuer !

15 heures d’hiver, c’est déjà l’heure où le soleil s’éteint doucement à l’ouest de Taden, découpant sur un ciel bleu et net les tours pointues de La Conninais.

Manon, la fille de Christiane, qui n’est peut-être pas celle de son mari Patrick (!), découpe du papier crépon avec sa cousine Marion, la fille d’Alexandre et de Sophie pour enguirlander le sapin ; en attendant d’enguirlander quelqu’un, sa mère, par exemple, qui râle toujours après François, le dernier de ses frères et sœurs, le chouchou d’Anne-Marie, la grand-mère du clan qui n’est pas là pour l’instant.

A côté de Christiane, il y a donc Patrick, un brillant médecin, la coqueluche des infirmières. L’ex-coqueluche ! Un accident vasculaire cérébral l’a transformé en légume cloué à son fauteuil, mais pas si légume et pas si cloué car avec son ordinateur, il est plutôt agile. Muet mais agile. Là, il s’embête un peu alors il tripote son écran comme s’il avait du temps… à tuer. A tuer !

C’est curieux une après-midi de Noël lorsqu’il fait beau. Il y a comme une odeur de printemps. On devrait être dehors mais on n’y est pas parce qu’on n’a pas la tête à ça. On n’a la tête à rien, un peu comme à la plage. On attend qu’il se passe quelque chose et en attendant, on tue le temps. En attendant l’apéro, le dîner, la messe de minuit, les cadeaux.

Alexandre et Sophie sont assis à la grande table. Ils essayent aussi de s’occuper comme ils le peuvent avec un jeu de cartes, gras d’avoir trop servi.

– T’as l’air crevée. Tu devrais te maquiller !

– Je suis maquillée.

– T’as les yeux sur les genoux.

– Comme ça, François me laissera tranquille.

– Mais encore…

– Si j’avais pas les yeux sur les genoux, il les aurait dans mon décolleté.

– T’es mauvaise langue, tu interprètes !

– Du tout, quand c’est pas les yeux, c’est la main qu’il essaie …

– Tu exagères.

– C’est toujours ça qu’on nous dit, à nous les filles. On voudrait nous faire taire. Tu verras cet été si j’ai le malheur de prendre un bain de soleil sur la terrasse. Remarque c’est ton frère, le petit préféré de ta chère man-man. Il peut me peloter, au moins ça restera dans la famille.

– Ça va. Tu me déconcentres, je ne sais plus où j’en suis dans mon jeu.

– Alors, ça c’est grave car pour une fois ce sera zéro pertes. Pas comme au casino. Dommage que ce ne soit pas Noël tous les jours.

– Je ne te permets…

– Ah oui ?

La radio chante des chants de Noël en grésillant. C’est une radio des années cinquante, un gros truc avec des lampes, et des touches de piano pour les stations, une caisse de bois vernis, des boutons qu’on tourne.

Ils ont l’air de comploter

Près de la porte-fenêtre entrebâillée sur le parc qui dégringole vers le port, Christiane, encore une fille d’Anne-Marie !, et Philippe, encore un gendre ! Ils ont l’air de comploter à voix basse avec plein de papiers froissés devant eux.

– Tu ne crois pas qu’on devrait se faire rembourser ?

– De quoi ? Des huîtres ?

– Ben ouais. Douze douzaines de plates, c’est des sous. Déjà que tu t’es tapé d’aller les chercher jusqu’à Hirel puisque ma chère mère n’aime que les huîtres de chez Marie-Thé ! Et qu’en plus tu vas devoir les ouvrir, mon pauv’chéri.

– Tu crois ? Et pour le champagne ?

– C’est pas cadeau non plus. Toujours pareil dans cette maison, tu donnes le petit doigt et on te bouffe…

– Ça nous coûte carrément un bras de venir !

– On y a quand même intérêt.

– Ta maman… ?

– On ne sait jamais.

– C’est vrai. Les voies du seigneur sont impénétrables.

– Tiens, Chantal n’est plus là.

– Ah, je l’ai encore vue, il n’y a pas plus d’une minute.

Chantal, c’est l’autre toubib de la famille, celle qui mène la barque depuis que Patrick promène son fauteuil.

– Encore cette fichue humidité !

Alors, il vient ce crime ?

Chantal a dû donner un coup d’épaule pour décoincer la porte du salon qui a gonflé comme chaque hiver. L’été c’est quand même mieux, au moins on peut se bronzer le derrière. Mais bon, Noël c’est l’hiver. Alors, il vient ce crime ?

– Maman dort. Je suis montée voir parce qu’avec son cœur et ses médicaments… Elle n’a pas de fièvre. Elle dort, tranquillement.

Chantal a l’air presque déçue. Mais au fait, François, le chouchou, il est où lui ?

Pour suivre : 2. Manon a levé ses ciseaux.

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