Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – #3

Suite de l’intrigue de Jean-Yves Ruaux, menée avec le concours des participant.es à l’atelier d’écriture de la bibliothèque …

La mosaïque dorée de la salle de bains Odorico

L’illusion est cruelle, pareille à une dague effilée qui fouillerait consciencieusement les organes. Lorsque les murs tressaillent, les lustres dansent, on pense que la maison tremble. Illusion. Ce sont les gens qui sont secoués, Anne-Marie pour qui un choc émotionnel deviendrait un poison à effet rapide. Fatal. Patrick dont la survie tient à un fil. Mais qui aura fait le coup ? Les générations passent avec rires, clameurs et crimes, secrets ; les demeures demeurent !

Des squelettes tombaient des placards

En 200 ans, la villa des Roses en avait vu passer des duchesses en pleurs, des grossesses non désirées, des héritières déshéritées, des tragédies, des imbroglios avant Manon, Marion, Christiane qui ne peut pas sacquer François, ni son mari, ni ses beau-frères, ni… On pourrait parler de la princesse polonaise, de son idylle scandaleuse, du pianiste, de la chambrière qui… Mais, la villa était bâtie à chaux, à sable, granit, poutres de chêne et gros moellons rugueux. Elle pouvait tout absorber entre les deux ailes qui encadraient le grand salon et le grand réfectoire. Les murs pouvaient tout encaisser. Des meurtres auraient pu être commis – n’y en avait-il pas eu au temps de…? – dont ils ne garderaient pas le moindre souvenir sauf à croire aux revenants ou que le décor y incitât.

Ici, c’était le cas. Amandine adorait terroriser la bonne avec des farces macabres et des squelettes qui tombaient des placards à balais. Organiser pour ses copines déguisées en spectres un goûter d’osselets à l’occasion d’Halloween était son délice suprême. Et Juliette, la première fois, avait bien failli en mourir de stupeur. On s’amusait si bien dans le noir !

Solennelle, la salle à manger était sombre comme l’enfer à cause des panneaux de bois commandés chez Bouril, l’ébéniste-sculpteur de la rue Chateaubriand. Celui-ci, sauf les glaces biseautées et les élégantes boiseries du Celtic, le bar de la Place Duclos n’avait jamais réussi à ne pas faire intimidant, oppressant. A la villa des Roses, il avait réussi la touche lugubre avec des panneaux-malheureusement sans passage secret, regrettait Amandine ! Mais, les croix de Saint-André du lambris rappelaient sans cesse le martyre de l’apôtre crucifié sur un X.

Intérieur du Celtic, place Duclos à Dinan, vers 1930
(Photo. Pambrun, Coll. Bibliothèque municipale de Dinan, don SAMB).

« Je lui ai juste administré un petit calmant ! »

La massive table de monastère et les hauts sièges Louis XIII dégageaient une aussi franche gaieté que la cantine de Poudlard avec ses portraits de sorciers. Pour être sûr de faire sinistre, on avait accroché au mur quelques Christs pantelants. Tout le gore possible pour se garantir de la tentation, des diables et de ce qui porte des cornes sauf les cocus car la demeure en abritait son lot. Présentement.

Comme dans toute bonne maison, ce n’étaient donc pas les murs qui tremblaient de colère lorsque Christiane piquait sa crise. Mais comme dans toute excellente maison bien éduquée, tout le monde parlait à voix basse et tout le monde savait pour les cocus, sauf les premiers concernés.
On évitera de donner des noms car on est à Dinan. La question aurait pu susciter bien des drames futurs si les cocus concernés avaient eu un brin de courage.

Mais la denrée était rare – n’est-ce pas Philippe, Alexandre…, – et le ressentiment fort puisqu’il ne parvenait pas à s’extérioriser ou alors rarement comme ce bel après-midi de 24 décembre où l’orage avait éclaté dans la chambre d’Anne-Marie. La maison ? elle en verrait d’autres. Anne-Marie ?

– Moi, je l’ai trouvée très bien. En pleine maîtrise d’elle même. Sa tension est aussi bonne qu’on puisse l’imaginer après ce que Christiane lui a fait subir. Elle a du tonus, maman. Je lui ai juste administré un petit calmant. Son cœur. Mais il bat bien.

Chantal a la tendance paternaliste des toubibs contents d’eux-mêmes. Elle pontifie grave. Ça gave. Mais c’est à usage de la maisonnée qu’elle proclame le bulletin de santé de sa mère. Façon grand ponte hospitalier au pied du lit du patient dans son service. Cet ascendant, Patrick l’a exercé lui aussi. Autrefois. Quand il avait le regard velouté et la main caressante. Pouvoir de séduction sur les jeunes externes qui battaient des cils et les infirmières qui se seraient damnées pour lui. Quelques-unes d’ailleurs se sont damnées sans réclamer d’exorcisme sinon les petites fessées qui avaient fait sa célébrité à l’internat…

Un claquement de pierre tombale

A 17 h, il fait nuit noire «  malgré les jours qui rallongent d’une minute quotidienne depuis le 21 », comme le souligne Philippe, toujours optimiste et prêt à parier pour de bon qu’on n’aura pas d’hiver ni d’été.

Mais le vent s’est levé et lorsque quelqu’un est entré côté rue, la lourde porte du hall a claqué. Un claquement de pierre tombale suivi de la chevauchée sauvage d’un escadron dans l’escalier. L’escadron s’appelle François, le supposé chouchou d’Anne-Marie. Son petit dernier mais est-ce bien son petit dernier ?

Personne n’en répondrait même le couteau sous la gorge et personne n’oserait même poser la question par crainte de sévices encore pires.

C’est du haut de l’escalier, dont l’agent immobilier recommanderait d’admirer « les ferronneries art-déco de la rambarde, les mêmes qu’au Bon Marché de Paris », que François, bat le rappel.

François est un « pervers puéril » comme le dit gentiment l’une de ses tantes qui adorerait ne pas le voir accéder à l’héritage. François a placé ses mains en porte-voix pour imiter le chien à l’accent anglais du Manège Enchanté.

« Bonjour tout le monde. Hé, les enfants, Amandine, Julie, Julien, Marion… Je vous attends. Dépêchez-vous. Il nous reste plein de travail pour préparer Noël ! »

« Allez, je vais monter prendre un bain » proclame Philippe, toujours désœuvré. Comme chaque année, il veut être le premier à utiliser la salle de bain de ses parents, celle qui, enfant, lui était interdite d’accès, la belle salle de bains Odorico, avec ses mosaïques au subtil dégradé de bleus, ses frises à la feuille d’or. Il y a quatre autres salles de bains dans la maison. Mais c’est ici qu’ il veut barboter jusqu’à l’apéritif, avec son journal et un gros cigare. A tuer, le gars, un malotru, à noyer dans sa mousse, un goujat. Sans un égard pour quiconque. Ah, si. Il a un mot à propos de François dont l’arrivée l’a fait sursauter « Il aurait pu s’arrêter tout de même ». Sobre.

– Laisse, il ne changera jamais, lance Chantal qui cette fois montre un peu de sa fibre maternelle.

– Toi, tu lui as toujours tout passé !!! T’es comme Anne-Marie, balance Christiane, aussi furieuse que le vent. La bourrasque, maintenant, essaie de décapiter les arbres pour les flanquer sur la maison.

– Tu ne crois pas qu’on devrait faire couper les chênes de la terrasse, lance Philippe à Christiane.

– Tu veux tuer maman ? lui rétorque Chantal. Dis-le ! Ne te cache pas !

Pour suivre : La mère morte

Épisode précédent : 2. Manon a levé ses ciseaux

Une intrigue de Jean-Yves Ruaux menée avec le concours des participants à l’atelier d’écriture de la bibliothèque qui l’ont dialoguée, dramatisée, costumée, interprétée et mise en scène, à la Bibliothèque municipale de Dinan lors de la Nuit de la Lecture du 18 janvier 2020. (Patricia Barthélémy, Natacha Besrets, Michèle Bodénès, Valérie Boulanger, Bénédicte Caquelard, Arnaud Chemin, Alyce David, Bénédicte Desanlis, Nathalie Odot, Alexia Philippe, Geneviève Pignon, Valérie Pivetta, Manon Riquier, Soazic Rollando, Thomas Schmutz, Marie Segard)

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