Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – #4

Suite de l’intrigue de Jean-Yves Ruaux, menée avec le concours des participant.es à l’atelier d’écriture de la bibliothèque …

La mère morte

« Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec des jouets par milliers
N’oublie pas mon petit soulier »

Avec Petit Papa Noël, l’inusable Tino Rossi vient de prendre, à la radio qui hurle en grésillant, le relais de Tino Rossi chantant Mon beau Sapin de sa voix aussi onctueuse qu’une crème Montblanc au café praliné. En été, il aurait chanté Ô Corse, île d’amour.

Et si on ne savait pas que Petit Papa Noël ne date que de 1946, on pourrait croire à un Noël sous l’occupation. Car le décor de la salle à manger n’a pas bougé, ni la grosse table, ni les murs sombres. Idem le salon, des bergères en tapisserie, des guéridons et des fauteuils Louis XV. Revenez en 2030, 2070, ce serait pareil. C’est comme ça chez les bourgeois, ça bouge peu.

Intérieur d’une villa dinannaise, vers 1900
(Photo. Dubois, Coll. Bibliothèque municipale de Dinan).

Si on était chez des gaullistes modèle 44, on se pencherait sur le poste pour ne rien perdre des messages de Radio Londres après avoir entendu
O Tannenbaum, O Tannenbaum
parce que sur Radio Paris, Mon Beau Sapin nous arriverait en allemand.
« Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand. »

– Vous ne trouvez pas que ce poste fait trop de raffut.

– C’est Noël et c’est comme ça, c’était le poste de papa !

Les réussites ? Le général de Gaulle en est mort

Tiens-le toi pour dit, tu n’y changeras rien, ma chère Christiane. Les réponses de Chantal sont sans appel, c’est comme ses diagnostics. Lui glisse Philippe à mi-voix. Plus fort, il n’oserait pas…

– Bon, je monte dans ma chambre.

Christiane pince le nez et grimpe l’escalier dont le parquet criblé de cratères n’est toujours pas tombé en amour avec ses talons aiguilles. Dans cette maison, même parti depuis vingt ans, chaque enfant a gardé sa chambre avec ses peluches, son cheval à bascule et sa vieille collection de J’aime lire tout rouges qui contrastent avec la Bibliothèque verte sur les étagères blanches. Même François les a gardés pour planquer ses magazines porno derrière.

– Mais où sont-ils ? Marion Amandine, Jules… demande Sophie.

– En cuisine. Ils préparent une surprise paraît-il.

– Et tu n’es pas allé avec eux au lieu de rester le nez sur tes cartes ?

– Je faisais une réussite.

– Le général de Gaulle en est mort1. Tu devrais te méfier.

– Je n’ai pas la même ambition.

– Ça on avait tous remarqué.

Il se promène, une tête coupée à la main

18 h. C’est donc l’heure des gentillesses que Sophie balance à son mari sous l’œil gourmand de Patrick. Le docteur-geek compte les coups mais sans quitter son ordinateur du regard.

A la cuisine, 18 h, c’est aussi l’heure des bonnes odeurs car Juliette, la gouvernante d’Anne-Marie, initie les enfants à l’art de rouler une bûche au chocolat et de découper, avec un verre de table, les sablés-beurre-maison qui accompagneront la bombe glacée.

– Dis Juliette c’est vrai que tu crois aux fantômes ?

– Pas aux fantômes, aux revenants !

– C’est quoi la différence pour toi ?

– Les fantômes ce sont des revenants qui ne sont pas d’ici, des étrangers quoi !

– Alors, t’aime pas les étrangers, Juliette ?

– Me fais pas dire ce que j’ai pas dit. J’aime pas les étrangers qui ne sont pas d’ici. Ton arrière-grand-père Tristan est un revenant très convenable même lorsqu’il se promène avec une tête coupée à la main.

– Même pas vrai. Mon arrière-grand père c’était un révolutionnaire.

– Justement. Et maintenant mon petit Julien, tu arrêtes de me chercher sinon c’est pas de la bûche que tes parents vont manger mais de la bouillie au chocolat. Et toi de la tarte à la grimace.

– C’est quoi la tarte à la grimace ?

– Demande donc à ta mère, elle en a eu sa ration à ton âge.

La clameur n’avait rien d’humain

La bonne odeur de sucre chaud passe jusque dans le salon. Mais Juliette a aussi préparé un miroir au chocolat sur fond d’oranges confites. Chantal a le nez au vent, comme un setter anglais qui hume le gueuleton et guette la bécasse.

– Bon. Ça s’annonce. Je crois que je vais aller chercher Anne-Marie et François. Philippe tu pourrais aider Juliette à mettre le couvert si ça ne t’épuise pas ?

– Tu m’interromps.

Cette fois le beau-frère lève le nez de sa réussite ratée et Chantal, les yeux au ciel en signe de désespoir définitif.

– Oooooooooh. Ooooh !

Si Chantal n’avait pas réclamé sa trousse médicale en hurlant depuis le premier étage, personne n’aurait su que c’était elle qui avait crié car la clameur qui semblait venir de la chambre de François n’avait rien d’humain.

– Carole, ma trousse vite…

La trousse était montée et Chantal redescendue presqu’aussitôt. Tout le monde, ou presque, était maintenant dans le salon car 19 heures, c’était l’heure de l’apéro.

Un aveu de culpabilité

– Pas la peine d’appeler les secours, il n’y a plus rien à faire. J ‘ai pu constater son décès. Mais il n’y a pas plus d’une heure qu’il est mort. Je dirais même qu’il est mort mais depuis moins de 50 minutes, assura Chantal qui avait trouvé un public pour étaler ses connaissances en médecine légale.

Sortant de la cuisine, les petits vont vers les grands avec des petits gâteaux salés maison. « C’est nous qu’on les a fait avec Juliette », précise Jules à qui personne n’ose en refuser.
Il y a là Sophie, Christiane, Philippe, Alexandre, Patrick évidemment. Et chacun mâchonne avec la même application qu’une vache de Jersey malaxant sa luzerne pour se donner une contenance.

– Vous n’avez pas l’air bien !

Lance Chantal enfin redescendue de sa stupeur à Carole et Manon qui chuchotent à l’autre extrémité de la pièce. Les deux jeunes femmes ouvrent le bec mais rien ne sort. Juste ce bredouillement qu’un policier pressé prendrait pour un aveu de culpabilité. De culpabilité ?

  1. Le 10 décembre 1970 à 19h15 dans sa propriété de Colombey-Les-Deux-Eglises

Pour suivre : « Faut que ça saigne ! »

Épisode précédent : 3. La mosaïque dorée de la salle de bains Odorico

Une intrigue de Jean-Yves Ruaux menée avec le concours des participants à l’atelier d’écriture de la bibliothèque qui l’ont dialoguée, dramatisée, costumée, interprétée et mise en scène, à la Bibliothèque municipale de Dinan lors de la Nuit de la Lecture du 18 janvier 2020. (Patricia Barthélémy, Natacha Besrets, Michèle Bodénès, Valérie Boulanger, Bénédicte Caquelard, Arnaud Chemin, Alyce David, Bénédicte Desanlis, Nathalie Odot, Alexia Philippe, Geneviève Pignon, Valérie Pivetta, Manon Riquier, Soazic Rollando, Thomas Schmutz, Marie Segard)

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