Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – #5

Suite de l’intrigue de Jean-Yves Ruaux, menée avec le concours des participant.es à l’atelier d’écriture de la bibliothèque …

« Faut que ça saigne ! »

Douce nuit, Sainte Nuit
Tout est calme plus de bruit
C’est Noël et là-bas dans le ciel
Une étoile d’un éclat irréel

Un réel coup de poignard, ce cantique. Avec la nuit qui avance, et qui frôle, la radio nationale a changé de répertoire. Tino est parti en soirée, les Petits chanteurs à la Croix de Bois ont pris le relais. Une traîtrise pour les libre-penseurs, qui ne sont pas si libres, et les anticléricaux bretons qui comptent pour les plus barbus, les plus farouches. Des sorciers qui réussissent à faire traverser la route à des Vierges ou à de saints papes de plusieurs tonnes1 pour que l’art religieux n’empiète pas sur le domaine municipal.
Mais, au 22, Chemin des Combournaises, rien n’empiète plus sur la désolation qui règne au salon depuis que Chantal a annoncé la mort de François.

Une étoile d’un éclat irréel
Brille au loin sur le monde
Comme un beau rêve infini

Personne n’a la curiosité de sortir sur la terrasse pour voir si c’est vrai. Sauf Amandine, qui voulait en avoir le cœur net.

– C’est des bobards leur chanson. Non seulement, je n’ai pas vu d’étoile qui brillait d’un éclat irréel, mais il fait une vraie purée de pois et je me demande comment le Père Noël va pouvoir trouver la cheminée.

– Te tracasse pas, tout finira bien par arriver,

tente papa Philippe. Il aime les cartes mais il ne sait pas très bien y lire l’avenir qui pour l’instant paraît aussi sombre que le ciel. Plus personne n’a de goût à la fête, les enfants excepté et Juliette à qui nul ne demande son avis. Tout le monde picole. Juliette a même dû rapporter le champagne brut qu’elle gardait pour les desserts, une requête d’Alexandre. Comme tout le monde, il a envie d’oublier ce qui vient de se passer, envie d’être ailleurs. Heureusement, le carburant ne manque pas. Mais Chantal a jeté un froid.

– J’ai trouvé François presque à poil. Ses affaires étaient en vrac sur le plancher, et lui, sur le lit, en caleçon et T-shirt avec une seringue et un flacon de calmant vide à côté. Un calmant !

– Tu penses à quelque chose de particulier ?

hasarde Philippe. Il aurait dû laisser au fond de son verre sa question qui fout la merde.

– Particulier ? Tu veux dire quoi ? Accouche !

– Je ne sais pas. Il peut avoir été victime d’une agression.

– Sachant qu’il est mort depuis à peu près une heure, ou un peu moins, comme personne n’est entré ou sorti de la maison, le coupable est dans cette pièce. Si tu veux, je peux appeler la police, d’ailleurs je le devrais en qualité de médecin ayant constaté le décès.

– Non, je ne voulais pas…

– Tu ne voulais pas quoi ? Faut savoir, mon garçon. Tiens, je vais prendre du papier, je vais dessiner le plan de la maison et demander à chacun d’indiquer où il était au cours des deux dernières heures.

– Oh oui, tante Chantal, j’adore le Cluedo. On peut jouer nous aussi ?

– Amandine, va dans ta chambre. Tu ne reviendras que lorsque je serai allée te chercher.

Christiane fait la sévère.

– C’est où ma chambre ?

– Philippe, accompagne-là, tu veux ?

– Pourquoi ce serait moi ?

– Et pourquoi pas ? Tu as mis le couvert avec Juliette. C’est très bien, tu peux donc continuer à te rendre utile.

– Mais…

– Va, Philippe, nous avons quelques affaires à régler entre grandes personnes.

Christiane a posé fermement la main sur le bras de son mari. Elle a marqué son autorité tout en blaguant. Philippe a pris la main d’Amandine. Elle pleure alors qu’il la conduit vers l’escalier menant aux chambres.

– Maintenant, explique-toi. Tu a parlé de flacon, de seringue. François était-il un junkie ?

– Ce n’est pas ce que j’ai dit, Christiane, ne déforme pas. Je vous ai livré mes premières constatations.

– Alors, on pourrait se mettre d’accord pour virer le flacon et la seringue. Qu’on parle de drogue ou de shoot ne serait bon pour personne ici.

– J’aimerais n’avoir rien entendu, Manon, surtout de ta part. Patrick et moi sommes médecins. En tant que tels, nous avons prononcé le serment d’Hippocrate…

– D’Hippocrate ou d’hypocrite ?

– Merci beaucoup Manon. Essayons plutôt de sauver ce que nous pouvons de ce Noël.

Saint enfant, doux agneau ! 
Qu’il est grand ! Qu’il est beau ! 
Entendez résonner les pipeaux 
Des bergers conduisant leurs troupeaux…

Couverture de la partition pour chant et piano, Noël (Paris, A. Leduc, 1903), du pianiste compositeur Henri Kowalski (1841-1916). Les paroles sont signées Léon Moussou, journaliste dinannais. (Coll. Bibliothèque municipale de Dinan, Fonds Henri-Kowalski, don SAMB).

Personne n’a songé à éteindre la radio. Les Petits chanteurs continuent à braire leur hymne à pleins poumons pendant que Christiane s’exaspère.

– J’aimerais qu’on soit un peu sérieux. Sophie, Alexandre, Carole… quelqu’un a-t-il une solution à proposer ? Pas la peine de regarder vos chaussures pour vous défiler, elles manquent de cirage. Rien de plus.

Ambiance ambiance. Ambiance et crincrin.

Douce nuit, sainte nuit ! 
Dans les cieux ! L’astre luit. 
Le mystère annoncé s’accomplit
.

Pour moi, il reste une énigme. Si François se droguait, qui le fournissait ? Et le fric ? Toi tu le voyais presque tous les jours, Chantal.

– Écoute, Christiane, je n’étais pas derrière lui en permanence. Qu’il ait pris un peu de dope, je veux bien. Mais de là à être un accro, non. Je m’en serais aperçu. Attention, nous devrons tous fournir la même version. François a fait une surdose médicamenteuse. Et même si une autopsie était demandée, on trouvera rien d’autre. Qu’on le découpe ou non.

– Qu’est-ce qui te rend aussi sûre de toi. C’est bizarre. Je te rappelle que c’est ton frère tout de même et…

– Merci Sophie. Ressers-toi donc un petit gin. Tu verras, ça calme.

Il est 21h. On boit à la Villa des Roses, tout le monde boit. On boit pour oublier qu’on est là, on boit pour oublier les questions. A la radio, le répertoire a radicalement changé. Après les voix de castrats, le tango. C’est un peu tôt pour un tango, en plus pour un tango de Boris Vian qui va déchaîner les mails de réclamations d’auditeurs choqués.

« C’est le tango des tueurs des abattoirs 
Venez cueillir la fraise et l’amourette 
Et boire du sang avant qu’il soit tout noir

Faut qu’ça saigne !
Faut qu’les gens aient à bouffer, faut qu’les gros puissent se goinfrer 
Faut qu’les petits puissent engraisser, faut qu’ça saigne !


1. Le Télégramme, Brusvily. La statue chassée du parvis de l’église. France 3, Ploërmel : après 12 ans de polémique, la statue de Jean-Paul II est déplacée.

Pour suivre : La police ne devrait pas tarder

Épisode précédent : 4. La mère morte

Une intrigue de Jean-Yves Ruaux menée avec le concours des participants à l’atelier d’écriture de la bibliothèque qui l’ont dialoguée, dramatisée, costumée, interprétée et mise en scène, à la Bibliothèque municipale de Dinan lors de la Nuit de la Lecture du 18 janvier 2020. (Patricia Barthélémy, Natacha Besrets, Michèle Bodénès, Valérie Boulanger, Bénédicte Caquelard, Arnaud Chemin, Alyce David, Bénédicte Desanlis, Nathalie Odot, Alexia Philippe, Geneviève Pignon, Valérie Pivetta, Manon Riquier, Soazic Rollando, Thomas Schmutz, Marie Segard)

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