Du sang sous le sapin à la « Villa des roses » – #9

Suite de l’intrigue de Jean-Yves Ruaux, menée avec le concours des participant.es à l’atelier d’écriture de la bibliothèque …

Ce Noël était un Noël avec des cadavres

A midi, le jour de Noël, on riait à la Villa des Roses comme les enfants
auraient ri pour un autre Noël, un Noël sans cadavre. Un par un, les adultes seraient descendus à la cuisine, une poche de glace sur la tête pour une cure de café. Mais ce Noël était un Noël avec cadavres, énigmes, flics où personne ne contrôlait plus rien, ni même Chantal, ses émotions. Personne n’était descendu à la cuisine, sauf les mômes qui, groupés autour de Juliette, fabriquaient de délicieux petits squelettes d’Halloween en sucre et pâte sablée. Avec deux mois de retard. Humour macabre et inconscient.
Leïla les avait interrogés. Brièvement. La mort d’Anne-Marie était passée sous leurs radars car ils se tenaient toujours à distance d’elle. Prudemment.
François ? Oui. Il avaient préparé des paquets-cadeaux avec lui puis ils avaient un peu joué au docteur. Il leur avait montré… C’était juste comme d’habitude. Rien de plus. Ils avaient bien rigolé.

Bois gravé d’une affiche mortuaire, 1788 (Coll. Bibliothèque municipale de Dinan, Archives de la paroisse Saint-Sauveur)

« Ma belle-mère ? Si je l’ai zigouillée ? »

Avait-elle cuisiné Philippe ? s’inquiéta Rieux qui pour une fois sentait le
frais et la lotion.
– Je préfèrerais qu’on le prenne tous les deux dans le bureau. Ce gars me
paraît aussi franc qu’un maçon fourbe.
– Un maçon… ?
– Un maçon pas franc, quoi !
– Ah ! S’exclama Rieux dubitatif
– C’est fréquent ! Reprit Leïla sur un ton rassurant.
– Philippe Le Sturm, 48 ans, vous êtes l’époux de Christiane Favre, le père
d’Amandine, 10 ans, Julien, 7 ans. Vous êtes cadre chez Orange. Alors,
vous et votre belle-mère ?
– Quoi, moi et ma belle-mère ? Si je l’ai zigouillée ? Aucun atome crochu,
mais les ennuis, très peu pour moi. Je ne viens pas de la haute et comme
dans ces cas-là ce sont toujours les petits qui trinquent… Puis, faut pas
croire, elle ne nous a jamais vraiment aidés, Christiane et moi malgré…
– Où étiez vous hier après-midi ? Vous l’avez vue ?

– Pourquoi me posez-vous la question ? Vous avez les plans que Chantal a
dressés. Vous savez très bien que je faisais des réussites sur un guéridon
du salon. Et comme pour une fois je ne perdais rien, je me suis dit que je
devrais le faire plus souvent.
– Faire quoi ?

Les maladies que l’on peut attraper en tripotant…

– Des réussites tout seul. Christiane vous assurera que je n’ai pas de veine.
Avec elle non plus, d’ailleurs. Alors oui, les cartes à la maison, c’est
moins fatigant que d’aller jusqu’au casino de Dinard. Y a la route, les
contrôles d’identité, les maladies que l’on peut attraper en tripotant… En
plus, je ne vous parle pas du prix de l’essence. Je ne sais pas si vous vous
rendez compte de la vitesse à laquelle l’essence augmente…
Si le bureau d’Anne-Marie s’était trouvé à l’étage, Rieux aurait jeté Philippe par la fenêtre. Malheureusement….

– Ah, je ne savais pas qu’elle les avait gardés.
Alexandre n’avait pas eu le moindre égard pour Leïla qui trônait, assise, à la
place de sa mère dans le bureau. Il s’était d’emblée tourné vers la vitrine aux carrelages.
– Vous croyez que je pourrai les emporter lorsque tout cela sera fini ?
– Voulez-vous bien vous asseoir, je vous prie. Vous avez 44 ans, vous êtes
le mari de Sophie, votre secrétaire, le père de Marion, 11 ans, et de Jules
6 ans. Vous avez succédé à votre père à la tête de l’entreprise familiale de
carrelage qui emploie 100 salariés.
– Employait…
– C’est à dire ?
– Les affaires ne vont pas très bien. J’ai été obligé de licencier les 12
compagnons de l’atelier de restauration de carrelage ancien car j’ai perdu
le contrat avec les Monuments nationaux. Je dois d’ailleurs en remercier
Anne-Marie. Elle a parfaitement réussi à nous brouiller avec eux.
– Vous l’avez menacée devant le personnel ?
– J’ai tout fait pour que la boîte marche. J’ai lancé des nouveaux produits.
A chaque fois, il a fallu qu’elle joue avec ses parts de l’entreprise pour
mettre un veto à mes initiatives ou qu’elle refuse de me financer parce
qu’elle devait payer un nouveau jouet à François…
– Sa mort vous arrange !

– Ça se discute. Voyez, elle est morte mais son pouvoir de nuisance
persiste. Je ne sais pas s’il existe un insecticide aussi puissant. Tiens, il
faudra que je demande à ma femme.

« Vous aviez toute les raisons d’éliminer François ! »

Sophie s’était assise d’emblée dans le fauteuil où son mari avait pris place un peu plus tôt. A 16 h, un jour de Noël, le soleil n’est pas au plus bas, il est à la ramasse, il a l’œil vitreux d’ un fêtard, un cuitard qui a mal digéré l’orgie du réveillon. Plus rien dans le cotillon ! Leïla n’avait pas allumé dans le bureau. Les ombres s’y épaississaient entre chien et loup. Le viaduc, à demi mangé par la nuit, ressemblait maintenant aux grands animaux tout en os qui font peur aux gardiens des muséums.
Sans bruit, Rieux avait quitté l’embrasure de la fenêtre pour venir se placer
derrière Sophie.
– Votre mari vient de nous dire que vous aviez toutes les raisons d’éliminer
François. Vous aviez eu une liaison avec lui, il vous faisait chanter…
– N’importe quoi. Et Anne-Marie, vous ne croyez pas que…
– Mais si justement. L’entreprise avait besoin d’argent. Vous saviez aussi
qu’elle souffrait du cœur puisque vous la côtoyiez presque tous les jours.
– Une mouche du coche, la vieille, toujours à hanter les bureaux, l’atelier,
pour tirer les vers du nez aux uns et aux autres, collectionner les ragots,
fiche la merde. Ses fils, c’est pas des cadeaux. Je n’ai pas eu de liaison
avec François. Il m’a sauté dessus alors qu’il avait branché une caméra.
Évidemment, je ne l’ai su qu’après. Alors, est-ce que j’ai eu envie de le
tuer ? Oui. Est-ce que j’ai eu envie de tuer Anne-Marie ? Aussi. Mais faut
du courage pour cela. Faut être une femme de tête, quelqu’un comme
Chantal ou comme Christiane qui avait une revanche à prendre sur sa
mère.
– Une revanche ?
– Christiane n’a pas eu le droit aux belles études. Prof de lycée, c’est pas
très brillant pour une fille de bourge. Sans compter que sa mère lui a
fourré le Philippe dans les bras. La huitième merveille du monde ! Tu
parles. Facile de voir qu’il y avait tromperie sur la marchandise.
Escrocs, victimes, charognes, charognards ? Tout et tous à la fois ? Le
commissaire Rieux se posait la question pour la première fois de sa carrière à 18 h 30, un jour de Noël. La dernière aussi sans doute. Cette préoccupation
relevait d’une conscience professionnelle dépassant largement le minimum fixé par le syndicat des commissaires. Incongrue, aussi incongrue que ce qui allait suivre. Rieux sortit un énorme savon vert olive et une moelleuse serviette du sac de sport qui accompagnait chacun de ses déplacements. Envie de se décrasser, d’oublier. Leïla, interloquée :
– Je peux savoir ?
– Très simple. Je vais aller tester la salle de bains du premier étage.
– Celle avec la mosaïque de madones de Mosca de Selva ?
– Ça c’est pour les cathos, non, l’autre !
– L’autre ?
– Tout au bout de la galerie, la baignoire avec des sirènes bronzées.

Une intrigue de Jean-Yves Ruaux menée avec le concours des participants à l’atelier d’écriture de la bibliothèque qui l’ont dialoguée, dramatisée, costumée, interprétée et mise en scène, à la Bibliothèque municipale de Dinan lors de la Nuit de la Lecture du 18 janvier 2020. (Patricia Barthélémy, Natacha Besrets, Michèle Bodénès, Valérie Boulanger, Bénédicte Caquelard, Arnaud Chemin, Alyce David, Bénédicte Desanlis, Nathalie Odot, Alexia Philippe, Geneviève Pignon, Valérie Pivetta, Manon Riquier, Soazic Rollando, Thomas Schmutz, Marie Segard)

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