« Miroir de nos peines » de Pierre Lemaitre

Il n’est nullement besoin de présenter Pierre Lemaitre. Il est non seulement auteur de romans noirs captivants comme Alex ou Sacrifices, mais il a également obtenu le prix Goncourt en 2013 pour Au revoir là-haut qui a été adapté au cinéma en 2017 par Albert Dupontel.

Au revoir là-haut est le premier volume d’une trilogie intitulée Les enfants du désastre, relatant la France de l’entre-deux-guerres. Il décrit la fin de la guerre 14-18 et l’immédiat après-guerre au travers de l’histoire d’Edouard et d’Albert, deux rescapés du conflit, et d’une série de personnages tous plus intéressants les uns que les autres ; et plus escrocs !

Le deuxième volet, Couleurs de l’incendie, paru en 2018, relate les années trente et les conséquences de la crise de 1929, vécue par Madeleine, la soeur d’Edouard.

Le troisième tome enfin Miroir de nos peines qui vient de paraître début janvier, nous plonge dans la débâcle de 1940. Nous nous retrouvons sur les routes avec ces Français fuyant l’avancée des troupes allemandes sous le mitraillage incessant et sans merci de leur aviation, et essayant de gagner la zone libre.

Nous faisons la route avec Louise, la petite fille qui confectionnait des masques avec Edouard dans « Au revoir là-haut ».

Pierre Lemaitre ne nous a pas habitué au romantisme, encore moins au sentimentalisme. Alors, y-a-t-il vraiment des lettres d’amour dans le dernier Lemaitre ? Et bien, oui !

Louise va apprendre, de façon dramatique et traumatique d’ailleurs, que sa mère, Jeanne, a connu une grande histoire d’amour à l’âge de 17 ans avec un homme, un médecin, plus âgé qu’elle, puisqu’il a une quarantaine d’années ; elle va récupérer les lettres, une dizaine en tout, que Jeanne a écrites à cet homme. Louise lira ces lettres sur les routes de la débâcle, lorsque les attaques allemandes laisseront un peu de répit.

Je voudrais vous présenter quelques extraits de ces lettres :

Première lettre, 5 avril 1905 (p. 328) : Jeanne est toute jeune, inexpérimentée et admirative de cette homme qui sait tout.

« Mon cher amour,

Je m’étais promis de ne jamais vous écrire, de ne jamais vous déranger, et voilà que je fais l’un et l’autre. Vous allez me détester et vous aurez raison.

Si je vous écris, c’est que je n’ai pas répondu à votre question quand vous m’interrogiez sur mon silence, mon « mutisme », disiez-vous. Vous continuez à m’impressionner, voilà la vérité… Je ne vois pas ce que j’aurais de mieux à faire que vous écouter. Je me contente de profiter de ces moments, de votre présence, parce que j’en sors plus vivante que jamais… dans tous mes silences, comprenez « je vous aime » ».

Mais ce médecin, le Docteur Thirion, est marié et père de famille. C’est une personne respectable et respectée.

Cette relation va bouleverser l’ordre établi et leur vie à tous les deux. Il y aura des séparations, des retrouvailles, la naissance d’un enfant, le mariage de Jeanne, la naissance de Louise.

Survient la guerre qui enlève à Jeanne son mari qui y meurt, et le Docteur Thirion qui s’engage malgré son âge.

Nous voici en 1919, la guerre est finie, Jeanne est veuve et propose au Docteur Thirion de refaire leur vie ensemble. Celui-ci refuse et c’est la séparation définitive.

Dernière lettre, octobre 1919 (p. 397) :

« Mon cher amour,

Vous écrire ma dernière lettre m’émeut comme le souvenir de notre première rencontre. Ce sont les mêmes battements de coeur.

La seule différence, c’est l’espoir puisque vous m’en privez. Puisque vous refusez de me rejoindre, de vivre avec moi, maintenant que la chose est possible.

Vous savez que vous me tuez, et vous le faites quand même.

Je me console en vivant dans l’amour que je vous ai porté…

Je n’ai jamais aimé que vous. »

Cette histoire d’amour n’est pas le sujet du livre. Mais elle n’est pas anecdotique, elle est même essentielle puisqu’elle est à l’origine de l’histoire que raconte Miroir de nos peines .

De cette trilogie qui raconte la France entre les deux guerres, ce dernier roman est certainement le plus tendre, mais la verve de Pierre Lemaitre reste intacte et nous captive encore une fois du début à la fin du roman.

Françoise N.

Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre, Albin Michel, 2020. 536 p.

Crédit photo : Electre.

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