« Venise à double tour » de Jean-Paul Kauffmann

Ou une réécriture de The Aspern Papers d’Henry James (nouvelle écrite en 1888).

C’est la première fois que je lis un livre de Jean-Paul Kauffmann même si son nom m’est familier depuis longtemps. Je passais très souvent par la gare de Corps-Nuds, où il a vécu pendant sa jeunesse (il évoque d’ailleurs son église dans son livre sur Venise) au milieu des années 80 : il faisait alors la une de l’actualité, en tant qu’otage au Liban pendant près de trois ans.

La richesse de ce livre en lien avec la grande culture de son auteur m’a conduite à choisir une entrée et la porte (pour rester dans la tonalité de ce livre) est une nouvelle d’Henry James, auteur que Jean-Paul Kaufmann cite dans son livre. Mais la réécriture se construit tout en oppositions.

On ne connaîtra jamais le nom du narrateur chez Henry James, alors que Jean-Paul Kauffmann irrigue son texte de ses souvenirs heureux ou malheureux : « Mon expérience personnelle, qui fut un moment néfaste, m’incite néanmoins à penser que personne n’est condamné à avoir la guigne à demeure, pas plus qu’à toujours gagner. Entre nous, j’ai longtemps profité d’une baraka d’enfer avant de connaître une poisse du tonnerre pendant trois années. » Dans Venise à double tour, l’auteur est dans un état constant d’alacrité1, selon ses propres mots : « A Venise, fréquentée plus encore après ma délivrance, je me sens constamment euphorique. Mes deux faces. Elles sont inséparables : d’un côté l’aridité des Kerguelen, leur beauté primitive ; de l’autre, la profusion vénitienne, l’ordre du monde dans sa part la plus lumineuse ». Le narrateur jamesien n’a qu’un seul intérêt : récupérer les manuscrits du célèbre écrivain, Jeffrey Aspern, donc la beauté des lieux lui importe peu. Ce critique américain est tendu vers son but, tandis que Jean-Paul Kaufmann se déclare plus interessé par la quête que par la conquête : « Ce qui m’a excité, c’est la joie de l’affût, l’attente, l’occasion à saisir, la poursuite, mais aussi l’imprévu, les impasses, les fausses routes, les bifurcations qui vous emmènent parfois à braconner. De cette vie intense, on ne revient jamais bredouille. » Il a une prédilection pour Lancelot du Lac : « Lorsqu’un jour chevauchant dans la forêt, il (Lancelot) aperçoit un cerf blanc conduit par quatre lions, il est conscient d’avoir été témoin d’un spectacle extraordinaire, porteur d’un sens caché. Le mystérieux cortège passe devant lui sans lui faire de mal et poursuit son chemin. C’est fini. Un message lui a été envoyé, il n’en trouvera jamais la signification. »

Dans la nouvelle, celles qui détiennent le pouvoir, c’est Juliana Bordereau, muse de Jeffrey Aspern et détentrice des documents, ainsi que sa nièce Tita qui vit avec elle. Ici le pouvoir d’ouvrir les églises fermées est aux mains de deux hommes : Le Cerf noir et le Cerf blanc ; pour Ezra Pound, les cerfs blancs sont « les spécialistes qui maîtrisent parfaitement leur sujet. On ne saurait s’en passer mais ils refusent de parler. » et cette définition vaut aussi pour Le cerf noir. Ce dernier est le Grand Vicaire que l’écrivain aura bien du mal à rencontrer : « Il sait très bien qu’il m’a fait lanterner, c’est le jeu. Je ne suis certainement ni le premier ni le dernier à tourner dans ce manège dont il est le maître. Se faire désirer, quand on exerce une telle charge, c’est la loi du genre. Oui, un jeu où l’on fait sentir non pas qu’on le plus fort, mais qu’on possède plus de cartes que l’autre. » Le deuxième est décrit sans être vraiment nommé (Alexandro G.) mais se révèle un fin connaisseur des églises vénitiennes : « J’ai commencé en 1965. Je ne connaissais rien. J’ai appris seul en les explorant systématiquement. J’entrais en action à 6 heures du matin. A l’époque on ouvrait aux aurores. Je photographiais selon le même ordre, extérieur, intérieur, monuments, sculptures et peintures. Un recensement systématique. Je dessinais aussi le plan de l’église et je rejoignais mon travail chez Böhm. J’ai inventorié ainsi tous les sanctuaires vénitiens, y compris ceux qu’on a détruits. »

Deux femmes faciliteront sa quête. Alma la guide française qui vit depuis longtemps à Venise : « C’est une rousse du genre délicat. Elle se tient droite. Elle possède cette carnation de porcelaine, un teint blanc de lait, diaphane, un air de princesse asiatique. La voix posée et inflexible émane de quelqu’un qui connaît le sens des mots et sait depuis toujours ce qu’il veut. » Et également Claudia qui travaille dans toutes les églises de la ville : « Elle prolonge à son gré la durée d’existence des œuvres d’art comme la déesse Athéna le faisait des mortels. C’est elle qui ranime et embellit de ses mains les murs des espaces sacrés. Elle incarne l’activité ingénieuse, celle qui se déploie dans tout ce que les hommes et le temps ont endommagé.

Figure respectée dans le monde de l’art à Venise, Claudia est restauratrice de tableaux. »

Il est temps de laisser aux autres lecteurs le soin de trouver leur clé pour pénétrer dans cette œuvre foisonnante. Elle est une invitation à (re)découvrir non seulement Venise mais aussi le goût de la vie, incitation qui entre en résonance avec la période actuelle : « Mais l’exaltation de l’instant présent, l’authentique allégresse qui vous fait ressentir avec acuité la succulence de la vie, c’est autre chose. Elle a triomphé d’un sort hostile, parcourue cependant par une cicatrice qui sans doute a cessé de faire mal mais qu’on n’a pas oubliée. Cette marque qui ne s’effacera pas donne à la vie une consistance prodigieuse, presque sauvage. »

Sylvie L.

1 Vivacité et enjouement

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann, éditions des Equateurs, 2019. 333 p.
Crédit photo : Electre.

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