Partage d’un spectateur passionné #1 : François Morel chanteur

Jean Vattement, lecteur fidèle de la bibliothèque, propose pour l’été un passage d’émotions autour de trois artistes : premier article avec François Morel, personnalité aux multiples facettes. Comédien rendu célèbre par les « Deschiens », il a aussi joué au théâtre « Le bourgeois gentilhomme » et est auteur de ses propres spectacles (comme « La fin du monde est pour dimanche » ou plus récemment  « J’ai des doutes » , en hommage à Raymond Devos). Chroniqueur à succès sur France-inter, il est également  un chanteur de grande qualité qu’il faut découvrir si ce n’est déjà fait.  

« Collection particulière »,  5 octobre 2006 (Théâtre de Saint Servan) ; « Le soir des lions », 25 mars 2010 (« Le Carré Sévigné » Cessons Sévigné) ; « La vie, titre provisoire », 18 novembre 2017 (« L’Odyssée » de Dol de Bretagne).

            Longtemps pour moi, François Morel (Monsieur Morel) a été lié aux  Deschiens. La petite boutique de Jérôme Deschamps dans « Nulle part ailleurs » levait chaque soir  son rideau de fer et plan serré, dans un décor minimal, les acteurs de la troupe (Olivier Saladin, Bruno Lochet, Philippe Duquesne, Yolande Moreau et surtout « Monsieur Morel ») défilaient en gilet à trous-trous, tablier de fermière ou chemise en tergal. Avec le « 3615 qui n’en veut », Monsieur Morel, l’œil vif et alerte derrière des carreaux sales, l’index perspicace, sans voiler son accent de l’Orne, proposait aux chômeurs de lancer en direct leur appel aux employeurs éventuels.  

            Plusieurs années ont passé et j’ai eu un premier rendez-vous avec Monsieur Morel dans « Les habits du dimanche », son one-man-show délicieux racontant la France des bocages et une enfance ressemblant comme deux gouttes d’eau à la sienne, mais ce soir, c’est le chanteur François Morel qui m’invite.

            Accompagné par Reinhardt Wagner compositeur des musiques et pianiste facétieux, François Morel donne en effet  à voir et à entendre sa « Collection particulière ». C’est un  récital à l’ancienne, un spectacle de chansons où défilent un lanceur de couteaux à la vue qui baisse, un insomniaque fou de reportage animalier (se demandant en quoi l’intéressent les amours du zèbre), un homme préférant offrir à la place d’un banal bouquet de fleurs un sens giratoire, un autre faisant  des recommandations inattendues : « Il vaut mieux quand on peut /Ne pas tuer ses enfants / Sauf s’ils sont négligents / Pour se brosser les dents. »

            Morel fait l’éloge du silence en amitié, invente un livre d’or ironique, chante son amour pour les fromages,ou pour allier la poire et le fromage, la poésie et l’humour : « Tu veux des gondoles à Venise, tu as ta mobylette à Berck » et autres tendresses un peu cruelles car les amours évoquées sont toutes biscornues. Il  montre un sens aigu du non sens, du name-dropping irrationnel : « Chaque fois que Pompidou meurt / A la radio on met Mahler. »

             Entre deux chansons, le clown et le pianiste virtuose jacassent, rivalisent de boutades et de saillies. « Il nous fait rigoler Bourvil / Quand il prend son air imbécile / Au cinéma, c´est trop marrant / Pardon, chez soi c´est effrayant / Comment qu´y va rentrer papa? / Comment qu´y va, papa ? / Se souvenait un vieil enfant / Âgé bientôt de cinquante ans. » Cette chanson Papa se charge de rappeler que chez Bourvil (dont la mort m’avait tant bouleversé ),  il y avait à la fois l’inoffensive  Salade de fruits et le  bouleversant Petit Bal perdu


Quatre ans ont passé, je vais retourner au deuxième récital de François Morel intitulé « Le soir, des lions… ». L’ex-Deschiens commence le spectacle en marcel, se rase devant un lavabo, les bretelles sur le pantalon, c’est Raf Vallone dans « Thérèse Raquin ». Sur un vieux poste de TSF, on entend un bulletin d’informations fantaisistes : le présentateur Fabrice Drouelle (voix bien connue de France-Inter) affirme que le PSG a été battu 7 à 0 par l’équipe de Saint-Georges-des-Groseillers…

            Mis en scène par Juliette, le spectacle est volontairement théâtral, les tenues années 30 des trois accompagnateurs (Antoine Sahler aux claviers, Murielle Gastebois aux percussions et Lisa Cat-Berro au saxophone et au trombone) donnent une touche un peu désuète mais l’énergie  et l’enthousiasme de Morel emportent les dernières réticences.  Il y a comme fil rouge un petit sketch à répétition, prétexte à de multiples gags qui se met en place entre Antoine Sahler et Morel. A plusieurs reprises, le premier va tenter de chanter une chanson dédiée à Teddy Vrignault, l’un des Frères ennemis, disparu sans laisser de traces en 1984. Mais à chaque fois, Morel l’interrompt pour faire la conversation.

            Les chansons sont variées et comme au spectacle précédent, de grande qualité d’écriture : il chante la voix gorgée d’émotion C’est pourquoi qu’on vit ? et plus loin Fatigué, fatigué, chanson qui parle des profanateurs de cimetière en se glissant dans la peau d’un gamin mort à Tréblinka.

Il renvoie dos à dos deux types de Cas sociaux, ceux qui brûlent des voitures et ceux qui portent des Rolex et Ray ban (allusion à peine dissimulée à notre cher président Sarkozy). Il peut s’imaginer play-boy mégalo amant de La fille du GPS  ou Epouvantail à moineaux  ou réadapter Pirouette cacahuète  et sa maison de carton aux SDF d’aujourd’hui. Il trempe ses pieds dans une bassine avec du gros sel de cuisine avant de conclure par La marche nuptiale  de Brassens et Mourir sur scène  de Dalida (« Viens, mais ne viens pas quand je serai seul / Choisis plutôt un soir de gala ») qu’il fait au premier degré, comme un hommage au music-hall, pas une parodie.

            « Le soir des lions, le soir des pauvres cons » Morel explique ainsi le titre de la chanson qui a servi de titre au spectacle : « C’est vrai que le soir sur un plateau de théâtre  ou dans les lumières du music-hall, il peut arriver qu’on se sente invincible. Au petit déjeuner en revanche, il n’est pas rare qu’on se sente moins brillant ». Aussi musclé que Rambo, aussi beau que Clooney, aussi talentueux que Corneille, Picasso et Guitry réunis ? Non, Faut quand même pas exagérer,  mais Monsieur Morel  est d’ores et déjà un grand artiste  de music-hall à la Reggiani, et c’est pour moi le plus beau compliment, un comédien qui chante ou un chanteur qui fait  le comédien…

            Il nous annonçait La Fin du monde est pour dimanche (spectacle merveilleux que j’ai tellement aimé que je suis allé le voir deux fois !) mais finalement elle n’eut pas lieu. Tant mieux ! Par contre, il y a eu les  attentats parisiens de novembre 2015 et l’émouvant appel en direct sur les ondes de France-inter : « Ne renoncer à rien ! Surtout pas au Chablis, surtout pas à l’esprit, ni au théâtre, aux terrasses de café, à la musique, à l’amitié, aux feuilles de menthe et aux citrons verts dans les mojitos, aux promenades dans Paris. » Je vais suivre ce conseil et quand François Morel  remonte sur scène pour son troisième concert, « La vie ( titre provisoire) », je suis évidemment là.

            L’artiste avance à genoux vers le micro comme s’il se sentait petit face à ses maîtres-chanteurs, Le critique du « Monde » est très précis sur le sujet : «  Imitation subliminale d’Yves Montand (onze secondes) ; Aznavour (avec clownerie intégrée, sept secondes) et un numéro de bravoure, Brassens (chef d’œuvre, d’autant qu’il s’agit d’une imitation sans chanter-quatorze secondes) ». Le fidèle pianiste  Antoine Sahler ( apprécié aussi sans « Hyacinte et rose ») le rabroue au mégaphone  : il doit choisir entre imiter et chanter, parce qu’accompagner un imitateur ou un chanteur n’a pas le même coût au niveau des charges… Alors il se lance car Morel  sait chanter et  interpréter au sens plein une chanson. Accompagné par par un quartette de multi-instrumentistes de haut vol  (deux hommes et deux femmes) qui font vibrer les cordes et résonner les cuivres, qui jouent des percussions et donnent de la voix,  il joue,  arpentant la scène avec ses improbables chaussettes rouges , histoire de rappeler qu’il y a du clown chez lui. La  mise en scène est encore de Juliette. Un rideau occulte une partie du temps l’orchestre, le chanteur apparaît et disparaît dans un halo de lumière, comme dans le  music-hall d’antan où le chanteur était seul sur le devant de la scène, une poursuite l’éclairant avec l’orchestre, lui, placé derrière une tulle ( je l’ai vu avec Montand). Tout est régi par un grand livre du spectacle, conduite de ce qui se trame au plateau, et dans la vie, peut-être, aussi.

            La Vie distille un beau parfum d’humanité lucide à partir de  quelques historiettes bien senties, humoureusement construites autour de la vie, cet objet rare et provisoire. Il va chanter les dix-huit chansons de son album éponyme (écrit par lui et composé par Antoine Sahler)  qui balaient un large éventail : pétillantes et légères, tendres ou passionnées, elles racontent la vie des autres et la nôtre. elles sonnent comme un baume musical tout en délicatesse, parfois teintées de mélancolie  mais avec le rire au bord des lèvres, toujours. « Je crains qu’on soit obligé de renoncer à une forme d’insouciance. On s’est rendus compte que le monde était hyper violent et que la violence était plus proche de nous. En même temps, je garde une forme d’inconséquence quand je suis avec des copains ou avec des gens que j’aime bien. »

            Ces  chansons prennent véritablement vie sur la scène, écrites pour s’y épanouir, soutenues son  jeu de comédien, dans la grande tradition du music-hall.

            Morel va à la rencontre d’une vieille dame toute seule (qui n’arrive plus à joindre son fils chéri (Le Petit Préféré), ou d’un amour possible… sur fond de manif  (Selon la police). Il part à la recherche du mot approprié pour Celui qui perd un enfant. Sa nostalgie garde le souvenir ébloui d’un baiser furtif et d’un temps suspendu, mais son humour farceur nous fait assister aussi à un bien curieux strip-tease « intégral ».  On voit passer  un enfant pour qui le temps est long et on n’oubliera pas la très malicieuse adresse à Jésus, Jésus, tu m’a déçu, qui enchante le public. Éternel étonné, mille questions lui viennent, comme sur la longueur des baisers de cinéma (« Comment qu’ils font crénom de nom / Pour la respiration ? ») ou sur les trucs inutiles qui nous passent par la tête surtout quand ça ne sert à rien (La date de la mort de Guy Lux ( 13 juin 2003), le PIB du Benelux (28 milliards d’euros), le vrai nom de Barbara ( Monique Cerf), le prix Goncourt 1963 (Quand la mer se retire, d’Armand Lanoux).

            Et  puis on retrouve avec joie Pedro Ramires qui a la vue qui baisse (« Sa vie, monsieur Ramirès/ C’est le public, les bravos/ Les théâtres les trêteaux/ La scène sa seule adresse »). Les Frères Jacques auraient pu interpréter ce texte et je me dis que Morel est dans leur filiation,  de plus en plus maître de son art. Il ose même reprendre  « Au suivant » de Brel (un autre Jacques, le plus grand !)  et c’est formidable. En rappel, un hommage très réussi à Charles Trénet, avec La folle complainte (« je n’ai pas aimé ma mère / je n’ai pas aimé mon sort / je n’ai pas aimé la guerre / je n’ai pas aimé la mort ») et avec générosité il nous offre même « Les amis d’autrefois » d’Anne Sylvestre, tout pour me réjouir !

            « Je ne sais plus qui a dit, elle est pas belle la vie ? » Ce refrain donne le ton de tout le spectacle,  Il fait rire, il émeut, on se sent heureux, en vie. Vive le music-hall quand c’est Morel qui le réinvente !

Jean Vattement

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