Partage d’un spectateur passionné #2 : Christophe

Jean Vattement, lecteur fidèle de la bibliothèque, propose pour l’été un passage d’émotions autour de trois artistes : deuxième article avec Christophe, le « beau bizarre » de la chanson, disparu en avril dernier qu’il avait vu en concert deux fois, le 31 mars 2003 et le 17 janvier 2015 au théâtre des Jacobins.

Christophe pour moi, ce n’est pas que le chanteur de tubes à midinettes des années 60, mais le « beau bizarre », le « dandy un peu maudit, un peu vieilli » des Paradis perdus. C’est aussi l’interprète des Mots bleus  de mes 16 ans (« Je lui dirai les mots bleus/ Les mots qu’on dit avec les yeux / Toutes les excuses que l’on donne / Sont comme les baisers que l’on vole / Il reste une rancœur subtile / Qui gâcherait l’instant fragile / De nos retrouvailles »). L’artiste  ne s’est pas produit sur scène depuis 1975, il y a donc 28 ans  et c’est un événement que ce  rendez-vous qu’il nous a fixés à la salle de la Cité de Rennes ce lundi soir 31 mars 2003…

             Au  début, on ne voit que son dos, sa longue chevelure argent, warholienne. Puis le voilà de face, smart, veste en cuir à liseré, lunettes noires et santiags au centre du grand plateau, assis sur un escabeau transparent. Une place et une posture qu’il ne quittera guère. Ce baldaquin chromé sert de cage où le chanteur se réfugie, isolé du monde et pourtant bien là, ponctuant chaque chanson d’un laconique et trembloté « Merci, infiniment merci. »

Lorsque la scène s’illumine doucement en clair-obscur sur l’instrumental jazzy « Les minots », la magie de Christophe commence à opérer. « Elle dit, elle dit, elle dit… », subtile improvisation à l’harmonium qui nous met dans une singulière ambiance, araignée qui tisse sa toile de fil d’une totale pureté émotionnelle, il nous alpague de sa voix si fragile dès le premier couplet de  Un peu menteur  (« J’ traîne, j´ traîne / Le feu rouge passe au vert / Ce trottoir, quelle galère / J´ traîne, j´ traîne, j´ traîne / Un mec m´a regardé / J´ ferais p´t-être mieux d´me poser / {Refrain:}/ Boulevard des Italiens/ Le bar est ouvert/ / A tous les coeurs verts / Comme moi, visiteur/ Un peu menteur/ Y a trois parties au compteur/ Du flipper/ Je regarde l´heure/ J´ai peur »). Cette voix va parvenir à gravir tous les sommets des chansons d’hier et d’aujourd’hui, sans montrer de véritables signes extérieurs d’épuisement.

            Un imposant dispositif de projection d’images subliminales sur des rideaux transparents plonge le « beau bizarre » et ses musiciens à l’intérieur d’images en 3D. Par exemple, au début des Paradis perdus, l’écran derrière le corps tendu du chanteur se peuple de palmiers sur-éclairés de gerbes de feu, des néons d’un Las Vegas rêvé. Il y aura aussi les plans d’une lost higway embrumée pour Minuit boulevard.

Il faudrait tout citer : les chansons de l’artiste seul à la guitare (Cette vie-là  ou Petite fille du soleil), les échappées de Daniel Mille à l’accordéon (le seul sur la douzaine de musiciens à s’approcher de Christophe durant le spectacle), ou  La Man,, slow rêveur composé par amour pour une actrice française dont il taira le nom.

             « Entre chaque spectacle il y a une petite différence. Tout ce que je veux, c’est faire primer l’émotion. J’ai besoin de vivre dans l’extrême, de sentir les choses, sans être trop précis ». Le dandy de mes souvenirs s’est muté en un étrange indien, un artiste écorché vif, poli par la vie. Le bonbon est acidulé, encore sucré, mais a pris le goût d’une madeleine. C’est le cas pour Señorita (« Brando n’est plus sur sa moto / Il se meurt dans un tango : Retenant retenant le dernier sanglot / Tous les indiens sont en v.o / A l’ouest du Rio Bravo / Rien n’va plus,  rien n’va plus même chez les gringos / Wow Wow Wow / Señorita dépêche-toi / Et remets ta robe de taffetas / Tous les plus grands airs d’opéra / Ont des relents de rumba ») et bien sûr les incontournables Succès fou, Aline et Les Marionnettes, où Christophe s’amuse à des variations sur le romantisme yé-yé. C’est amené avec talent, non comme des passages obligés, mais dans un souci de renouvellement.

            Quand arrivent Les mots bleus, chanson que l’artiste bissera en rappel exceptionnellement, je suis ému (et je ne suis pas le seul) jusqu’au plus profond de moi et je ressors de la salle, le cœur gonflé de ce grand concert offert par un artiste sincère et intègre, chaviré  Comme si la Terre penchait, c’est ce qui correspond à ce récital de deux heures et demie aux frontières du réel…

            Douze ans passent et j’ai envie de me replonger dans  Les paradis perdus  de Daniel Bevilacqua. Il a maintenant 70 ans, mais n’a pas changé. C’est en santiags, jean, veste et chaussé de ses lunettes à carreaux bleus qu’il arrive sur la scène  du théâtre des Jacobins de Dinan,  pour  son « intime tour ». Il va être en effet seul, aux synthés, au piano et aux guitares.

            La  première chanson au piano scelle les retrouvailles avec le public c’est Les marionnettes. Le timbre est toujours là, comme hors du temps, cette voix si particulière, presque féminine… Il enchaîne sur  Comme un interdit  et très vite va parler, beaucoup parler.

Il se présente comme un élève qui humblement se propose de montrer ses progrès au piano. On a l’impression qu’il se livre dans le plus simple appareil. Pourquoi cette expérience ? Parce que cela va lui permettre de découvrir d’autres façons d’interpréter ses chansons. C’est aussi une autre façon d’avancer dans la scénographie car il s’intéresse aussi à l’esthétique visuelle, à la lumière et à l’environnement scénique.

De temps en temps, il prend sa guitare électrique pour Petite fille du soleil, ou va se promener dans la modernité du synthétiseur et des boîtes à rythme pour La petite fille du 3e ou Enzo.

            Il  est en verve ce samedi soir et explique par exemple qu’il faut boire plusieurs « larmichettes » de Bourbon sur scène car son permis lui a été enlevé en 2000.  Il parle aussi de son futur prochain album, de son âge (il aimerait bien avoir dix ans de moins…), de son « frère » Alain Bashung dont il reprend Alcaline… A  un moment il déclare « Avec moi, pas besoin de rappel, je me rappelle moi-même, comme ça, je suis sûr que je suis là. » A partir de là, il va nous proposer de chanter « à la volée » des morceaux de titres de notre choix. Je demande  Le dernier des Bevilacqua . Il  s’exécute, et mais n’en chante qu’un extrait, c’est dommage car j’aurais aimé entendre la fin «  J’ai bientôt 30 ans, j’ai bientôt 30 ans, Je fais maintenant la musique que j’aime. / J’ai bientôt 30 ans, j’ai bientôt 30 ans/ Et je resterai, resterai le même / Long est le chemin qui mène jusqu’à l’ironie suprême. » C’est tellement vrai, il y est arrivé.  

Quelqu’un demande J’l’ai pas touchée, il l’obtient aussitôt. Je tente  La non-demande en mariage et c’est cadeau, une magnifique reprise à la guitare sèche de cette chanson  de Brassens que j’adore. Par contre,  quand  il s’agit de Belle, il a plus de mal, il se démène avec sa guitare, mais est à la peine : « Je vais m’entraîner, la prochaine fois, je vous la fais, promis. » Et pour Merci John d’être venu, il s’y reprend à plusieurs fois. Heureusement, il se rattrape avec ce super Emporte–moi en intégralité. Le spectacle se clôt aux synthés sur Mal comme et Comme si la terre penchait.

            C’est un drôle de spectacle auquel on vient d’assister, fait d’imprévus, d’accidents de parcours. Le public était venu majoritairement pour Aline et un retour vers le passé  (« J’avais dessiné sur le sable / Son doux visage qui me souriait / Puis il a plu sur cette plage/ Dans cet orage, elle a disparu / Et j’ai crié, crié… ») et se retrouve devant une scène transformée en laboratoire avec un artiste qui travaille  pour l’avenir, pour ces sons qu’il bricole essaie, teste, répète, jure de peaufiner, d’améliorer dès son retour à la maison.

«  Je suis constamment dans la recherche, dans l’expérience, pas dans le formatage. Le suis un technicien avant tout. J’ai un son ». Je n’avais jamais vu cela… A « perfection », il paraît que Christophe préfère « quête de la vibration », mais quelles vibrations quand il chante La dolce vita : « Tous les soirs sans fins / je traînais sur ma vespa / dans mon gilet de satin / c’était la dolce vita… / je cherchais l’aventure / jusqu’au petit matin / je me prenais pour Ben-Hur / en conduisant d’une main. »

            Merci Christophe d’être venu !

Jean Vattement

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