Le port dans le pétrin #2

Un feuilleton policier humoristique, écologique et local, conçu et produit par l’atelier d’écriture de la Bibliothèque municipale animé par Jean-Yves Ruaux avec le concours de Patricia Barthélémy, Valérie Boulanger-Raichman, Anne et Laurent Champs-Massart.

Episode 2
Des gens si discrets

La nuit tombait ; le fourgon de la morgue avait depuis longtemps emporté feu Marilou Raguenel vers l’autopsie. Dès que les scellés furent posés, Mitsuko Durand passa une petite heure à fureter autour du lieu du crime, à scruter la façade et les possibilités d’accès.

La nouvelle du meurtre n’avait pas été longue à se propager sur le port, et, s’alliant à la fraîcheur du soir, elle avait glacé l’atmosphère : beaucoup de commerces fermaient déjà. Pour Mitsuko, c’était l’heure de rentrer au commissariat afin d’éplucher la vie de la victime. Elle tourna dans la rue du Jerzual ; d’un pas sportif, elle attaqua la raideur des pavés, jusqu’à atteindre le « Galettes à Gogo », dont le serveur savait tout.

Crédit photographique : Moore.

« Sans gluten, la complète ? » dit ce dernier en voyant la jeune Capitaine s’installer dans un coin.

Un énorme pendentif en triangle

Il savait Mitsuko allergique au gluten, car il la servait souvent. Peut-être aussi en pinçait-il pour elle… L’heure n’était pourtant pas à la bagatelle. Le crime qui venait d’avoir lieu le choquait, lui aussi. Juste là, sur le port, quel choc… C’était bien au n°34, non ? Et dire que ça s’était passé dans l’ancienne loge. Ça donnait des frissons dans le dos ! Mitsuko tendait l’oreille en picorant sa galette l’air de rien. Le serveur rapprocha une chaise, jeta son torchon sur l’épaule, puis il admit que bien sûr, on se moquait un peu de son énorme pendentif en triangle, à cette dame, mais tout de même, c’était elle qui avait fondé la loge maçonnique du Quai… Une loge rien que pour les femmes ! Au début, la hiérarchie masculine s’était offusquée de ne pas savoir ce qu’elles faisaient là-dedans. Finalement, il y a quelques mois, les locaux étaient devenus trop petits, et les sœurs-trois-points étaient parties. Puis là-dessus, les Massalle, qui s’étaient installés là, tombés de la Lune ! Des écrivains, paraît-il ; mais c’était rare, quand même, d’acheter, comme ça, un appartement en liquide !

« Les Massalle ont payé leur appart’ en liquide ?! » releva Mistuko.

On entendit grogner à l’intérieur du bistrot :

« Garçon, l’addition ! »

« Attendez, le commissaire m’appelle. »

« Le Guennec est là ? » s’étouffa Mitsuko.

« Oui. Au bar. Depuis deux heures. »

« Allez-y. Mais ne dites pas que je suis là. »

Le serveur opina. Il alla voir Le Guennec, puis revint. Donc, oui, les Massalle avaient payé rubis sur l’ongle. Belle somme d’argent ! Et d’où arrivaient-ils, ceux-là ? Mystère. On disait qu’ils avaient voyagé un peu partout. Des gens discrets…

Pris en filature

C’est alors que le Commissaire sortit du bar. Payant sa galette à la hâte, Mitsuko prit son supérieur en filature, moitié par habitude, moitié parce que le comportement du commissaire sur le lieu du crime l’avait intriguée. Le Guennec titubait. Parfois, il s’arrêtait, secoué de spasmes… Peu avant la porte du Jerzual, sans raison, il entra dans l’ancien lavoir. Mitsuko le trouva assis sur une margelle. Quand elle lui toucha l’épaule, il lui fit face. Il sanglotait.

« Rendez-vous compte, Mitsuko : Marilou est morte… » lui dit-il, manifestement ivre.

« Erwan, vous la connaissiez. Dites-moi ce qu’elle était pour vous… »

« Une femme très douée… Intelligente… Je l’ai aimée, jadis », confessa Erwan. « Mais elle n’a pas voulu. Quoi qu’il en soit, maintenant, personne ne l’aura plus ! » s’emporta-t-il.

Meurtre mystique ?

Le Commissaire, en vieil amoureux de la victime ! Mais il s’était déjà ressaisi.

« Oubliez ça, Capitaine, grogna-t-il. Rien à voir avec l’enquête. C’était il y a longtemps. »

De retour au commissariat, Le Guennec s’enferma dans son bureau. Mitsuko se mit au travail. Le serveur du « Galettes à Gogo » avait dit vrai : la dame au triangle, vingt ans plus tôt, avait fondé la première loge maçonnique féminine de Dinan, là même où elle avait été assassinée.

Crédit photographique : Le Petit Bleu.

Était-ce la clef de l’énigme ? Ou un piège pour égarer l’enquête ? Dans une brochure confidentielle, la victime avait elle-même défini sa loge comme « le lieu où mourir à l’obscurité pour renaître à la lumière »… Y avait-il dans ce meurtre une quelconque raison mystique ? Et dire que le Commissaire avait aimé la victime… Mais au fait, sur le lieu du crime, pourquoi toute cette farine ?…

Anne et Laurent Champs-Masssart

Pour suivre
Le Port dans le pétrin
Épisode 3 – Des fourniers lubriques !

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