Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 1

Une intrigue de Jean-Yves Ruaux, menée avec le concours des participants à l’atelier d’écriture de la bibliothèque qui l’ont dialoguée, dramatisée, costumée, interprétée et mise en scène, à la Bibliothèque municipale de Dinan lors de la Nuit de la Lecture du 18 janvier 2020. (Patricia Barthélémy, Natacha Besrets, Michèle Bodénès, Valérie Boulanger, Bénédicte Caquelard, Arnaud Chemin, Alyce David, Bénédicte Desanlis, Nathalie Odot, Alexia Philippe, Geneviève Pignon, Valérie Pivetta, Manon Riquier, Soazic Rollando, Thomas Schmutz, Marie Segard).

Crime de saison aux Combournaises

Un crime dans la famille, une veille de Noël, c’est l’assurance d’éviter les petites disputes autour de la dinde trop cuite ou les banalités de la conversation sur l’année qui a passé si vite, sur les saisons qui ne sont plus des saisons, vu qu’à Dinan, comme sur la côte, on n’a plus d’hivers !

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Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 2

Manon a levé ses ciseaux

– Où est François ? Où est François ?

La question d’Amandine, la fille, 10 ans, de Christiane et Philippe tourne dans le vide… Pourtant, François le lui avait promis, on jouerait au docteur. Il est cool François pour une grande personne…
On peut donc en déduire que personne n’a justement eu jusqu’à présent le courage de dire à Amandine que… eh bien… François, ton oncle… certes François est le petit frère de maman… mais maintenant tu es grande et il y a des choses…
Philippe n’a jamais été très doué pour expliquer, pour parler aux enfants, pour rien en réalité sauf des trous dans le budget avec sa manie du jeu et l’assurance constante qu’il va se refaire…

Où est François…

– Amandine, tu veux bien te taire un instant.

– La tension monte à mesure que le soir descend…

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Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 3

La mosaïque dorée de la salle de bains Odorico

L’illusion est cruelle, pareille à une dague effilée qui fouillerait consciencieusement les organes. Lorsque les murs tressaillent, les lustres dansent, on pense que la maison tremble. Illusion. Ce sont les gens qui sont secoués, Anne-Marie pour qui un choc émotionnel deviendrait un poison à effet rapide. Fatal. Patrick dont la survie tient à un fil. Mais qui aura fait le coup ? Les générations passent avec rires, clameurs et crimes, secrets ; les demeures demeurent !

Des squelettes tombaient des placards

En 200 ans, la villa des Roses en avait vu passer des duchesses en pleurs, des grossesses non désirées, des héritières déshéritées, des tragédies, des imbroglios avant Manon, Marion, Christiane qui ne peut pas sacquer François, ni son mari, ni ses beau-frères, ni… On pourrait parler de la princesse polonaise, de son idylle scandaleuse, du pianiste, de la chambrière qui… Mais, la villa était bâtie à chaux, à sable, granit, poutres de chêne et gros moellons rugueux. Elle pouvait tout absorber entre les deux ailes qui encadraient le grand salon et le grand réfectoire. Les murs pouvaient tout encaisser. Des meurtres auraient pu être commis – n’y en avait-il pas eu au temps de…? – dont ils ne garderaient pas le moindre souvenir sauf à croire aux revenants ou que le décor y incitât.

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Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 4

La mère morte

« Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec des jouets par milliers
N’oublie pas mon petit soulier »

Avec Petit Papa Noël, l’inusable Tino Rossi vient de prendre, à la radio qui hurle en grésillant, le relais de Tino Rossi chantant Mon beau Sapin de sa voix aussi onctueuse qu’une crème Montblanc au café praliné. En été, il aurait chanté Ô Corse, île d’amour.

Et si on ne savait pas que Petit Papa Noël ne date que de 1946, on pourrait croire à un Noël sous l’occupation. Car le décor de la salle à manger n’a pas bougé, ni la grosse table, ni les murs sombres. Idem le salon, des bergères en tapisserie, des guéridons et des fauteuils Louis XV. Revenez en 2030, 2070, ce serait pareil. C’est comme ça chez les bourgeois, ça bouge peu.

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Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 5

« Faut que ça saigne ! »

Douce nuit, Sainte Nuit
Tout est calme plus de bruit
C’est Noël et là-bas dans le ciel
Une étoile d’un éclat irréel

Un réel coup de poignard, ce cantique. Avec la nuit qui avance, et qui frôle, la radio nationale a changé de répertoire. Tino est parti en soirée, les Petits chanteurs à la Croix de Bois ont pris le relais. Une traîtrise pour les libre-penseurs, qui ne sont pas si libres, et les anticléricaux bretons qui comptent pour les plus barbus, les plus farouches. Des sorciers qui réussissent à faire traverser la route à des Vierges ou à de saints papes de plusieurs tonnes1 pour que l’art religieux n’empiète pas sur le domaine municipal.
Mais, au 22, Chemin des Combournaises, rien n’empiète plus sur la désolation qui règne au salon depuis que Chantal a annoncé la mort de François.

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Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 6

La police ne devrait pas tarder

La pièce était noire. La fenêtre cadrait un bout de nuit mobile. Les phares clignotaient en guirlande sur le viaduc dont une lumière bleue soulignait les arches, à la façon du Luminol que les experts utilisent pour traquer le sang sur les scènes de crime.

La croisée était ouverte à double battant. Les lourds rideaux de velours cramoisi vivaient leur vie, se gonflaient et se dégonflaient avec le vent. Hideux spectres obèses dansant une danse du ventre obscène entre ombre et nuit.

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Du sang sous le sapin à la « Villa des roses » – 7

Ce frère qui est ton fils
est l’amant de sa sœur

A 23 h, la police arrive. La dinde refroidit, cernée de pruneaux et d’indigestes marrons. La farce, qui n’a rien de drôle, s’étale en monticules grisâtres sur le bord des assiettes où la sauce marron s’est figée.
Le lieutenant Leïla Le Floch était estomaquée. Il y avait deux cadavres dans la maison et ces gens avaient dîné. Bouteilles et verres formaient un régiment d’arsouilles rouges et ballonnés au milieu de la nappe tâchée.
Le commissaire Rieux aurait pu décréter la garde à vue de toute la maisonnée. Mais qui aurait fini les restes ? Qui aurait gardé les marmots ? Leïla et Rieux se limitèrent donc à sécuriser la chambre d’Anne-Marie, celle de François : les « scènes de crimes » selon Amandine qui répétait l’expression avec gourmandise. Elle avait même obtenu du ruban adhésif spécial de la police scientifique. Le légiste avait fait emballer les morts dans des housses brillantes, avec la literie et les objets personnels.

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Du sang sous le sapin à la « Villa des Roses » – 8

Qu’il soit mort la soulageait

« Corde… pendront… capitalistes » Les mots avaient trotté dans la tête de Rieux depuis qu’il s’était éveillé. 6 h 30. Tôt pour un matin de Noël. Mais l’affaire le turlupinait. Les mots aussi. La citation d’un auteur révolutionnaire. Oui, lequel ?
Il alla jusqu’à la fenêtre du bureau d’Anne-Marie. Mais la vision des jambages du viaduc mangés par la brume ne lui apporta aucune lumière.

-Tu as reçu quelque chose du légiste ?
L’arrivée de Leïla le tira de son idée fixe.

-Non, toujours pas ; on commence les interrogatoires, en attendant.

-Et « Corde…pendront…capitalistes » ça te dirait quelque chose ?

-Bien sûr, c’est du Lénine : « Les capitalistes nous vendront la corde
avec laquelle nous les pendront.
» C’est à ça que tu penses un matin de
Noël ?

– Je me disais juste que la cupidité est l’une des clés de notre affaire.

– A tous les étages ! Y a même Alexandre qui réclamait des sous à man-man pour se renflouer et Christiane pour compléter sa collection de sacs Hermès.

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Du sang sous le sapin à la « Villa des roses » – 9

Ce Noël était un Noël avec des cadavres

A midi, le jour de Noël, on riait à la Villa des Roses comme les enfants
auraient ri pour un autre Noël, un Noël sans cadavre. Un par un, les adultes seraient descendus à la cuisine, une poche de glace sur la tête pour une cure de café. Mais ce Noël était un Noël avec cadavres, énigmes, flics où personne ne contrôlait plus rien, ni même Chantal, ses émotions. Personne n’était descendu à la cuisine, sauf les mômes qui, groupés autour de Juliette, fabriquaient de délicieux petits squelettes d’Halloween en sucre et pâte sablée. Avec deux mois de retard. Humour macabre et inconscient.
Leïla les avait interrogés. Brièvement. La mort d’Anne-Marie était passée sous leurs radars car ils se tenaient toujours à distance d’elle. Prudemment.
François ? Oui. Il avaient préparé des paquets-cadeaux avec lui puis ils avaient un peu joué au docteur. Il leur avait montré… C’était juste comme d’habitude. Rien de plus. Ils avaient bien rigolé.

Bois gravé d’une affiche mortuaire, 1788 (Coll. Bibliothèque municipale de Dinan, Archives de la paroisse Saint-Sauveur)
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Du sang sous le sapin à la « Villa des roses » – 10

Tous coupables ;
surtout ceux que l’on n’attendait pas !

« Ne m’en veux pas, maman, mais je préfère en terminer avec une vie… »
Comment s’était-il laissé berner par cette grandiloquence, un truc à user un paquet de Kleenex(R) tout entier en lisant un roman sentimental ? Ce qui était déconseillé. En période de pénurie de papier de toilette, de papier de cuisine et de pâtes alimentaires, ça aurait représenté un vrai gâchis.
Alors Rieux éternua, chassa dans le mouchoir les souvenirs d’un début d’hiver peu clément, et se retourna vers le parc.

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